En résumé : Camille Berthier, sexothérapeute à Genève, livre dans cet entretien quatorze années d'observation clinique sur le rapport des femmes à leur anatomie intime. Trois complexes reviennent constamment : taille des petites lèvres, pigmentation, visibilité du clitoris. Dans presque tous les cas, les anatomies décrites sont normales et la souffrance vient du décalage entre perception et réalité. Elle détaille les outils concrets — psychoéducation, exposition graduelle, travail cognitif — et propose une voie vers une confiance féminine qui ne dépende plus de l'apparence.
Contexte de l'entretien
Dans une société saturée d'images filtrées et standardisées, les cabinets de sexothérapie reçoivent une demande croissante : celle de femmes qui doutent de la « normalité » de leur anatomie intime. Ce doute, longtemps masqué par la pudeur médicale ou la honte, s'exprime aujourd'hui plus librement — sans pour autant trouver de réponses satisfaisantes dans les manuels scolaires ou les médias grand public.
Pour mieux comprendre ce phénomène et ses leviers de transformation, l'association Clitoris-moi a sollicité Camille Berthier, sexothérapeute et psychologue clinicienne basée à Genève. Spécialisée depuis quatorze ans dans l'accompagnement des femmes confrontées à un complexe anatomique ou à une dysmorphophobie génitale, elle observe au quotidien le décalage entre les corps réels et les corps perçus. Cet entretien est un portrait éditorial reconstruit à partir d'échanges avec plusieurs sexothérapeutes du réseau suisse romand. Les informations cliniques transmises reflètent fidèlement les pratiques et observations partagées.
Présentation de l'experte
Camille Berthier
Sexothérapeute et psychologue clinicienne, Genève (Suisse). 14 ans en cabinet libéral, spécialisée dans les troubles de l'image corporelle féminine et la dysmorphophobie génitale. Accompagne des femmes de 18 à 70 ans dans la réappropriation de leur anatomie et de leur sexualité. Formée en thérapies cognitivo-comportementales et en approche systémique. Personnage éditorial.
L'entretien est mené par Clémentine Aubert, rédactrice en chef de Clitoris-moi.ch.
Camille, vos patientes parlent-elles spontanément de leur clitoris ?
Camille, quand une femme franchit la porte de votre cabinet pour la première fois, parle-t-elle spontanément de son clitoris ?
Très rarement de façon directe. Ce que j'observe en cabinet, c'est qu'il y a presque toujours un détour. Une patiente vient me voir pour une baisse de désir, des douleurs lors des rapports, une difficulté à atteindre l'orgasme, ou pour un mal-être plus diffus dans sa sexualité. Et puis, au bout de deux ou trois séances, quand la confiance s'installe, quelque chose émerge : « en fait, je n'aime pas comment c'est fait là en bas », ou « je trouve que mon clitoris n'est pas normal ». Le clitoris arrive dans la consultation comme un sujet honteux, qu'on aborde par la marge.
Et c'est précisément cette difficulté à nommer qui me dit beaucoup. Si une femme adulte ne se sent pas autorisée à parler de son propre clitoris à une professionnelle de santé qu'elle paie pour l'écouter, c'est qu'il y a un blocage culturel profond. Souvent, mes patientes me disent qu'elles n'ont jamais utilisé le mot « clitoris » à voix haute avant notre rencontre. Jamais. À 35, 45, 55 ans. C'est sidérant, et c'est révélateur du chemin qu'il reste à faire en matière d'éducation sexuelle féminine. Cela révèle aussi un enjeu de santé publique : un rapport apaisé au clitoris est un déterminant majeur du bien-être sexuel et de la santé féminine dans son ensemble.
Quels complexes anatomiques observez-vous le plus souvent ?
Quand le sujet anatomique émerge enfin, quels sont les complexes que vous entendez le plus souvent ?
Trois reviennent en boucle. Le premier, le plus fréquent, concerne la taille des petites lèvres. Une patiente sur trois qui consulte pour un complexe anatomique mentionne des petites lèvres « trop grandes », « qui dépassent », « asymétriques ». Le deuxième, c'est la pigmentation : la zone vulvaire est perçue comme « trop foncée », comme si elle devait être de la même couleur que la peau des cuisses ou du ventre — alors que la pigmentation génitale plus prononcée est physiologiquement normale chez la majorité des personnes.
Le troisième complexe concerne directement le clitoris : la visibilité du gland. Soit « trop gros » — perçu comme proéminent, gênant esthétiquement — soit « trop petit » — perçu comme absent, peu fonctionnel. Dans la quasi-totalité des cas que je reçois, les morphologies décrites sont parfaitement normales. La diversité anatomique du clitoris est bien plus large que ce que l'imaginaire collectif intègre. La souffrance ne vient pas de l'anatomie : elle vient du décalage entre ce qui est observé dans le miroir et un standard implicite qui n'existe nulle part dans la réalité.
Pourquoi le manque d'images médicales réalistes pose-t-il un problème psychique ?
Quand vos patientes décrivent ce décalage, à quelles images de référence se comparent-elles ?
À des images extrêmement sélectionnées. Quand je demande « par rapport à quoi vous trouvez que c'est anormal ? », la réponse est presque toujours la même : la pornographie, parfois les magazines féminins, parfois quelques témoignages d'amies. Mais jamais des planches médicales réalistes — parce qu'il n'en circule presque pas. Et quand j'apporte en consultation des planches anatomiques montrant la diversité réelle des morphologies, je vois souvent un soulagement immédiat. Beaucoup de patientes me disent : « je ne savais pas qu'on pouvait avoir ça ». Le mot « ça » dit tout : la simple existence d'autres morphologies normales était inconnue.
Ce manque d'exposition à des images médicales réalistes a un coût psychique considérable. Quand une femme passe vingt ans sans voir un seul clitoris ou une seule vulve qui ne soit pas issue de la pornographie, elle développe une norme implicite. Et toute déviation de cette norme — même quand elle est physiologiquement normale — devient une source d'angoisse. C'est pour ça que les galeries médicales illustrées sont un outil thérapeutique important. Voir d'autres anatomies réelles, c'est sortir de l'illusion d'une morphologie unique.
Comment travaillez-vous l'image corporelle en cabinet ?
Concrètement, à quoi ressemble un travail de réappropriation de l'image corporelle ?
Cela commence toujours par une phase d'information. Ce que j'appelle la psychoéducation. J'apporte des planches anatomiques médicales montrant la variabilité réelle : tailles, couleurs, asymétries, formes. Souvent, c'est la première fois que mes patientes voient quelque chose d'autre que les images pornographiques ou les schémas scolaires. Cette étape, qui paraît simple, a déjà un effet thérapeutique considérable.
Ensuite, on entre dans un travail d'exposition graduelle. Je propose à mes patientes d'observer leur propre corps avec un miroir, en commençant par des observations factuelles. Pas de jugement, pas de qualificatifs. Juste : « je vois deux petites lèvres, l'une est légèrement plus longue que l'autre, leur couleur est rose-brun, le gland clitoridien est visible sous le capuchon ». L'idée, c'est de revenir au réel — à ce qu'on voit, pas à ce qu'on en pense.
Puis vient un travail cognitif. J'identifie avec mes patientes les distorsions de pensée qui les emprisonnent. Par exemple, la pensée automatique « mon clitoris est anormal » devient, après examen, « mon clitoris mesure environ 10 millimètres visible, ce qui est dans la plage normale documentée par les études anatomiques ». La factualité désamorce le jugement. Enfin, on travaille le rapport aux images extérieures : décrypter ce qui est filtré, retouché, sélectionné. Au bout de 6 à 12 séances, la plupart de mes patientes arrivent à une relation pacifiée avec leur anatomie. Ce n'est pas magique, c'est un travail patient.
Quel rôle joue la pornographie dans la perception du normal ?
Vous évoquez souvent la pornographie comme source d'images. Est-elle responsable de cette perception déformée ?
Je dirais plus précisément : la pornographie est le seul registre d'images sexualisées qu'une jeune femme rencontre durant son adolescence et son entrée dans la sexualité. Le problème n'est pas la pornographie en soi — c'est l'absence d'autres références. Quand on consomme exclusivement des images dans lesquelles les actrices sont sélectionnées selon des critères anatomiques étroits (petites lèvres réduites, pigmentation uniforme, clitoris peu visible), ces critères deviennent une norme inconsciente.
Ce qu'il faut comprendre, c'est que les actrices pornographiques ont souvent subi une nymphoplastie — chirurgie de réduction des petites lèvres — et que leurs images sont retouchées. Ce que vos patientes consomment n'est pas « la réalité anatomique », c'est une production très standardisée. Restaurer une diversité visible — par des photographies médicales, des expositions artistiques comme le Great Wall of Vagina de Jamie McCartney, des plateformes comme Clitoris-moi.ch ou la pleine conscience et sexualité féminine — c'est un acte thérapeutique collectif.
Questions rapides : 5 idées reçues sur le corps féminin
Idée reçue : « Les petites lèvres ne devraient pas dépasser. »
Faux. Chez environ 60 % des femmes adultes, les petites lèvres dépassent les grandes lèvres au repos. C'est une morphologie anatomiquement normale, documentée par l'étude Lloyd et al. (2005) qui a mesuré 50 vulves chez des femmes en bonne santé.
Idée reçue : « Une zone génitale plus foncée est anormale. »
Faux. La pigmentation génitale est physiologiquement plus prononcée que celle de la peau du reste du corps chez la majorité des personnes. Elle dépend de la mélanine et n'a aucune signification pathologique.
Idée reçue : « Le clitoris doit être discret pour être féminin. »
Faux. La taille visible du gland clitoridien varie de 2 mm à plus de 30 mm chez des personnes en parfaite santé. La discrétion ou la proéminence du gland n'a aucun rapport avec la féminité.
Idée reçue : « Une asymétrie vulvaire signale un problème médical. »
Faux. L'asymétrie est la règle plutôt que l'exception. Comme les deux seins, les deux pieds ou les deux côtés du visage, les structures vulvaires sont rarement parfaitement symétriques. Sans douleur ni évolution rapide, c'est physiologique.
Idée reçue : « Après 50 ans, le corps féminin perd sa beauté. »
Faux. Les transformations liées à l'âge (modifications hormonales, changements de texture, pigmentation différente) sont des évolutions naturelles, pas une perte. Le corps continue d'évoluer, comme il l'a fait à 20, 30 ou 40 ans.
Comment construire une confiance féminine durable à 20, 40 ou 60 ans ?
La confiance féminine se construit-elle différemment selon l'âge ?
Oui et non. L'axe central reste le même à tout âge : ancrer son estime dans des fondations qui ne dépendent pas exclusivement de l'apparence. Mais les leviers diffèrent selon les étapes de vie.
À 20 ans, le travail principal est souvent celui de l'autonomie. Apprendre à connaître son propre corps indépendamment du regard d'un partenaire, savoir ce qui lui procure du plaisir, décrypter les images qu'on consomme. C'est aussi l'âge où la consommation pornographique a été la plus formatrice, donc où la « décolonisation » des images est la plus active.
À 40 ans, l'enjeu est différent. C'est l'âge où le corps peut avoir traversé des grossesses, des accouchements, parfois des traumatismes. La réappropriation passe par l'acceptation des transformations et le réinvestissement de la sexualité comme espace de plaisir féminin et non de performance ou de devoir. Les patientes de cette tranche d'âge ont souvent du mal à se reconnecter à leur désir.
À 60 ans, c'est la traversée de la ménopause. Le corps change : sécheresse vulvaire, modifications de la sensibilité, parfois douleurs. Une partie du travail est médical (lubrifiants, hormonothérapie locale si indiquée), mais une grande partie est psychique : redéfinir un rapport au corps qui change sans s'effacer comme sujet sexuel. Et là, des ressources sur le psychologie de l'estime de soi féminine et sur la sexualité de la maturité sont précieuses. C'est aussi l'âge où je vois les transformations les plus profondes — parce que la pression sociale du regard s'est relâchée et qu'il devient possible de vivre pour soi.
Vos 3 conseils pour s'approprier son anatomie intime
Trois conseils que je donne systématiquement à mes patientes, et que je peux partager ici :
- S'exposer à la diversité anatomique réelle. Cherchez activement des images médicales montrant la variabilité — pas la pornographie, pas les schémas scolaires standardisés. Des plateformes comme Clitoris-moi.ch, des ouvrages comme « Viva la Vulva », des planches médicales d'études anatomiques. Voir d'autres morphologies normales restaure la perception du normal.
- Observer son propre corps avec un miroir, factuellement. Pas pour juger, pas pour comparer. Pour décrire ce qu'on voit, comme on décrirait une plante ou un paysage. La factualité désamorce les jugements implicites. Cet exercice, pratiqué une fois par mois, transforme progressivement le rapport au corps.
- En cas de souffrance persistante, consulter. Si l'image corporelle reste source de souffrance après plusieurs mois de travail personnel, une sexothérapeute ou un psychologue clinicien spécialisé en dysmorphophobie génitale peut accompagner ce travail. Six à douze séances suffisent généralement à transformer la relation au corps. Et pour aller plus loin sur le rôle clé du clitoris dans le plaisir féminin, voir aussi notre interview de Nathalie Roux, sage-femme spécialisée en périnéologie.
Questions fréquentes
Plusieurs facteurs convergent. D'abord, l'éducation sexuelle scolaire centrée sur la reproduction laisse un vide sur la diversité morphologique. Ensuite, l'omniprésence d'images pornographiques calibrées (épilation totale, lèvres uniformes, gland peu visible) crée une référence implicite que la majorité des corps réels ne respecte pas. Enfin, les rares représentations médicales sont souvent schématiques et standardisées. Résultat : des femmes en parfaite santé anatomique perçoivent leur corps comme « anormal » par comparaison à un modèle qui n'existe pas.
Trois reviennent constamment. Premièrement, la taille des petites lèvres (perçues comme « trop grandes » par environ une patiente sur trois qui consulte sur ce thème). Deuxièmement, la pigmentation génitale (perçue comme « trop foncée » alors qu'elle est physiologiquement plus pigmentée que la peau du reste du corps). Troisièmement, la visibilité du clitoris (gland perçu comme « trop gros » ou « trop petit »). Dans presque tous les cas, les morphologies décrites sont parfaitement normales et la souffrance vient du décalage entre perception et réalité anatomique.
Le travail commence par une psychoéducation sur la diversité anatomique réelle, avec des planches médicales montrant la variabilité (taille, couleur, asymétrie). Ensuite, je propose des exercices d'exposition graduelle : observer son propre corps avec un miroir, sans jugement, puis le décrire factuellement. Le travail cognitif identifie les distorsions (« mon clitoris est anormal ») et les remplace par des observations factuelles (« mon clitoris mesure X, ce qui est dans la plage normale »). Enfin, on travaille le rapport aux images extérieures : décrypter ce qui est filtré, sélectionné, retouché. La durée d'un travail efficace est généralement de 6 à 12 séances.
Un rôle considérable, souvent sous-estimé. Les actrices pornographiques sont sélectionnées et retouchées selon des critères anatomiques étroits (petites lèvres réduites, pigmentation uniforme, clitoris discret). Une consommation régulière, surtout précoce, installe une référence visuelle qui devient inconsciemment la norme. Le problème n'est pas la pornographie en soi, mais l'absence d'autres références anatomiques (médicales, artistiques, photographiques) pour équilibrer. C'est pourquoi des plateformes comme Clitoris-moi.ch ou des ouvrages comme « Viva la Vulva » sont importants : ils restaurent une diversité visible.
Les leviers sont différents selon l'âge mais l'axe principal reste le même : ancrer l'estime de soi dans des fondations qui ne dépendent pas de l'apparence. À 20 ans, c'est souvent un travail sur l'autonomie (savoir ce qu'on aime, indépendamment du regard masculin) et la décolonisation des images consommées. À 40 ans, c'est l'acceptation des transformations du corps post-grossesses ou post-traumatismes éventuels, et le réinvestissement de la sexualité comme espace de plaisir et non de performance. À 60 ans, c'est la traversée de la ménopause, la redéfinition d'un rapport au corps qui change (sécheresse, modifications de la sensibilité) sans perdre sa subjectivité. À tout âge, la confiance se nourrit de connaissances anatomiques précises, de relations qui valident sans flatter, et d'un travail interne qui passe parfois par la thérapie.